De l’Horrible danger d’écrire. Concours "Ecrire le travail, écrire le métier"

, par Bruno Girard

Osons le dire ici tout haut, tout fort, tous ensemble : nous sommes ici rassemblés ce jour pour rappeler avec Voltaire une évidence : celle de l’horrible danger de l’écriture !
Ecrire c’est forcément du boulot : c’est un travail pénible, pas rémunérateur, pas toujours très jouissif. Il faut souvent s’y remettre, s’y reprendre. C’est un travail qui isole, qui rend solitaire et misanthrope. On risque un jour d’être lu, critiqué, ou adoré, vénéré. C’est embêtant !
Depuis son invention, l’écriture a pris deux voies : celle du fonctionnel, celle de l’art. Qu’avons-nous ici besoin de perdre notre temps avec l’art, me direz-vous ?
Surtout, donc, restons-en à nos écrits d’entreprise, nos écrit utiles, nos écrits serviles, ceux qui servent à quelque chose et arrêtons d’écrire des romans, des poèmes, des métaphores, des litotes, des allégories, des synecdoques ou des métonymies insensées. La journée de formation est close, vous pouvez rentrer chez vous, y a rien à dire, y a rien à écrire, y a rien à lire, y a rien à voir, circulez !
Quel profit, même fluet y aurait-il à faire de nos adolescents des écrivains ? Si les êtres humains n’étaient pas des fakirs qui se complaisent à se torturer et à torturer les autres avec leurs écrits, si empressés à s’aventurer sur tous les chemins cloutés de la vie, de la science, de la conscience et des émotions, nous connaitrions des guirlandes de jours heureux. Non, je le redis : surtout ne nous lançons pas sur ces chemins tortueux et arrêtons tout de suite d’écrire. Il en va de notre bien-être ! de notre confort ! de notre santé mentale !
Toute la recherche sur la didactique de l’écriture le prouve : plus on fait écrire des fictions à des êtres en construction, plus ils développent des compétences de pensée, de critique, de qualité. Et surtout par cette approche sans repos, ils développent des compétences scripturales transférables. On pense ici à l’exemple d’un jeune apprenti illettré qui, par ce biais, devint un magnifique auteur et dont saurait mieux que moi vous parler Dominique Bûcheton.
Oser les mots, questionner les mots, jouer avec les mots, assembler/désassembler/rassembler les mots, c’est prendre le risque de la jouissance des mots, c’est s’emparer des mots, c’est s’emparler des mots. Et les mots disent alors des choses insoupçonnées. Laissons les mots au congélateur, s’il vous plaît.
Ici, je voudrais vous relire un passage du Quart Livre du grand Rabelais : Chapitre LVI. « Le pilote répondit : « Seigneur, ne vous effrayez de rien. On est ici aux confins de la mer de Glace, où au début de l’hiver dernier, eut lieu une grande et cruelle bataille entre les Arismaspiens et les Néphélibates. Alors gelèrent dans l’air les paroles et les cris des hommes et des femmes, les chocs des masses d’armes, les heurts des armures, des caparaçons, les hennissements des chevaux et tout autre vacarme de combat.
Maintenant, la rigueur de l’hiver étant passée, le beau temps doux et serein étant arrivé, elles fondent et on les entend.
- Par Dieu, dit Panurge, je l’en crois. Mais pourrions¬-nous en voir quelqu’une ? Il me souvient d’avoir lu qu’au pied de la montagne où Moïse reçut la loi des Juifs, le peuple percevait les voix par la vue.
- Tenez, tenez, dit Pantagruel, voyez-en ici qui ne sont pas encore dégelées. »
Alors, il nous jeta sur le tillac de pleines poignées de paroles gelées, et elles ressemblaient à des dragées perlées de diverses couleurs. Nous y vîmes des mots de gueule, des mots de sinople, des mots d’azur, des mots de sable, des mots dorés.
Après avoir été échauffés entre nos mains, ils fondaient comme neige, et nous les entendions réellement, mais nous ne les comprenions pas car c’était un langage barbare. Un seul fit exception, assez gros, qui, Frère Jean l’ayant échauffé entre ses mains, produisit un son semblable à celui que font les châtaignes jetées dans la braise sans être entamées, lorsqu’elles éclatent, et nous fit tous tressaillir de peur.
« C’était, dit Frère Jean, un coup de fauconneau, en son temps. »
Panurge demanda à Pantagruel de lui en donner encore. (...)
Néanmoins, il en jeta trois ou quatre poignées sur le tillac. Et j’y vis des paroles bien piquantes, des paroles sanglantes (le pilote nous disait qu’elles retournaient parfois au lieu d’où elles avaient été proférées, mais c’était à se couper la gorge), des paroles horrifiques et d’autres assez désagréables à voir. Lorsqu’elles eurent fondu toutes ensemble, nous entendîmes hin, hin, hin, hin, his, tic, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bon, bon, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, on, on, on, on, ououououon, goth, magoth, et je ne sais quels autres mots barbares ; et il disait que c’était ce qu’on perçoit de la charge et du hennissement des chevaux au moment du corps-à-corps. Puis nous en entendîmes d’autres grosses qui, en dégelant, rendaient des sons, les unes de tambours et de fifres, les autres de clairons et de trompettes. Croyez que ce fut pour nous un bon passe-temps. Je voulais mettre en conserve dans l’huile quelques mots de gueule, tout comme on conserve de la neige et de la glace dans la paille bien nette. Mais Pantagruel refusa, disant que c’était folie de mettre en conserve ce qui ne manque jamais et que l’on a toujours sous la main, comme c’est le cas pour les mots de gueule parmi les bons et joyeux Pantagruélistes.
 »

Oser les mots, c’est décongeler des sons, c’est délivrer des chocs, c’est tenter des colocations, des agrégations, de surprenantes additions. C’est périlleux et casse-gueule !
Oser écrire, c’est oser dire ce qu’on ne dirait peut-être jamais, c’est questionner l’invisible (nous en reparlerons tout à l’heure) : pourquoi prendre un tel risque ? Pourquoi ne pas en rester au bon vieux « dressage rousseauiste » de nos jeunes et leur rappeler ô combien il y a de sagesse et de confort à ne rien dire, ne jamais rien dire, se taire et taire, la fermer et se planquer. Ce serait plus sage.
Oser écrire c’est oser toutes les formes : poésie, cinéma, nouvelle, clip, chanson, listes, Bande dessinée, lettres, correspondance, pages amoureuses, pages reconnaissantes, pages dénonciatrices… C’est laisser les élèves sans filet. C’est trop risqué. Renonçons !
Oser écrire sur le monde du travail, sur les métiers, c’est explorer ce qui ne se dit pas toujours quand on forme les gens. C’est ouvrir un espace d’expression, de pression, extériorisée enfin. Vous voulez que ça pète ou quoi ? Que les jeunes disent enfin des choses fortes, des choses chocs, des choses belles ? Ici pas besoin de convier Bebel pour faire des cascades et des gaudrioles : on a plus sérieux à faire.
Oser écrire partout, même à l’atelier, c’est mettre les mains, les doigts, les plumes dans le cambouis. Pourquoi ces poèmes sur un lieu d’apprentissage du travail, du vrai ? Perte de temps. Inutile ! Au boulot !
Oser écrire sur l’invisible et le visible, c’est aussi tester des formats jamais valorisés à nos examens : je vous l’interdis formellement !!! Quoi il faudrait accepter d’accueillir en notre sein toute écriture artiste ? Quoi vous voulez monsieur l’inspecteur qu’on écrive des textes géants, qu’on écrive sur les murs du lycée ou de la ville, qu’on écrive et qu’on projette, qu’on écrive à l’encre sympathique, qu’on s’enregistre et que nos voix résonnent dans le hall du lycée ou d’une grande entreprise, quoi vous voulez qu’on fabrique des objets littéraires ou des objets lettrés ? Quoi vous voulez que la salle de lasse devienne une camera obscura ou une cour de récréation ? Sûrement pas ! Ce serait pure folie !
Oser écrire au travers d’un prix ce serait se donner à lire, vous n’y pensez pas ! Cela engendrerait les pires vices comme :
-  L’excellence
-  L’exigence
-  La réécriture de nos écrits
-  L’obligation de faire des gammes
-  La surprise
-  La créativité et l’inventivité
-  Le talent ou le don
-  La rigueur
-  Le sens de l’écoute
-  L’entendement
-  L’esprit critique
-  Le beau
-  La fierté
Danger !
Malgré toutes mes remarques, je dois vous dire comme Montesquieu que tout cela serait si plaisant et soumis à un immense « Si j’avais à soutenir… » que je ne pourrai jamais me soumettre à soutenir. C’est pourquoi je nous invite tous à entrer en résistance et à écrire, à faire écrire, à oser écrire. Car pour reprendre un titre célèbre de Jorge Semprun, l’écriture et la vie pour moi sont intimement liées et nécessaires l’une à l’autre.
Dans Ecrire, Marguerite Duras constate : « La passion reste en suspens dans le monde, prête à traverser les gens qui veulent bien se laisser traverser par elle. »
Dans notre prix « Ecrire le travail, écrire les métiers », il y a de cette évidence : le désir de découvrir, l’envie de dire, l’exploration d’une passion, la révélation d’un potentiel, la transmission d’un cri signifiant, l’évidence de la nécessité de faire que les gestes trouvent aussi les mots. Une traversée, une épopée, une odyssée.
Ecrire et vivre, au fond, c’est un peu la même chose. La vie n’est rien d’autre qu’une œuvre en soi, pour soi et chacun peut s’essayer à en transmettre les mots clefs. Un espace et une respiration en liberté. Nous n’aurons été que les mots que nous aurons portés.
« Écrire liberté sur le bord d’une plage, c’est déjà avoir la liberté de l’écrire. Même si la mer efface ce mot : la liberté demeure. » (Jean-Michel Wyl).
Le prix part d’une évidence : tout le monde peut écrire, doit pouvoir écrire, doit se voir proposer une expérience d’écriture qui déplace quelque chose en lui. Ecrire ce n’est pas seulement une technique, c’est aussi et surtout pour nous un art, une expérience intime tournée vers soi et les autres. Phénix qui renait de ses cendres, le prix « écrire le travail, écrire les métiers » est pour l’inspection de lettres un outil d’observation, de création, de production remarquable. Il brave le tabou de l’écriture et redonne ses lettres (de noblesse cela va sans dire) aux écrits en cours de formation.
La transformation du lycée professionnel et celle des programmes de français qui l’accompagnent sont un pari sur l’avenir qui est aussi un défi dans lequel l’écriture, les écritures sont un des enjeux majeurs. Devenir un « pro » peut s’entendre, selon nous aussi, jusqu’à devenir un « pro » de l’écriture. Et ce n’est pas toujours chose aisée d’oser se confronter avec ses élèves ou apprentis à la page blanche. Et pour dire quoi ? Pour dire comment ? Et pour faire quoi ? Le prix donne enfin la voix à ces voix potentielles qui ne demandent qu’à s’épanouir et à grandir avec leurs propres auteurs. Un remède au manque de place donné aux mots nécessaires, ceux du cœur et de l’esprit, les bons et les beaux mots. Car écrire trop souvent ça fait encore peur. Et écrire sur des métiers ou sur le monde du travail cela peut s’avérer complexe et effrayant. Car, pour ne citer que Georges Pérec, quand « J’écris : j’habite ma feuille de papier, je l’investis, je la parcours. » Voilà tout. C’est ce que nous avons visé au travers d’un tel prix, remettre du « je », « du voyage », « du désir » dans les cahiers d’écoliers.
Développer les compétences scripturales d’élèves en conflit avec la feuille et la plume nécessite un trésor d’ingéniosité pour tout professeur. Proposer un cadre « défi » rassurant, chaud et stimulant, dans lequel on pourrait avoir des choses à dire, à dire de soi, de sa formation, de son présent, de son avenir, de son rapport au monde par le prisme des mots « métier », « travail », « entreprise », « gestes », « pratiques », « profession » s’est vite présenté comme une assistance à écrivains en devenir et comme une opportunité à auteurs du vivre aujourd’hui et demain.
Le prix remet de l’atelier, de la fabrique dans la classe. Car écrire cela s’apprend aussi, au-delà des seuls exercices scolaires. C’est remettre du plaisir et du talent dans nos propositions d’apprentissage. "L’écriture fait du savoir une fête" (Roland Barthès). Par ce prix, l’institution scolaire redit combien pour y arriver, "Il est urgent d’inventer des îles" (Alexandre Vialatte).
Un tel prix offre également une perspective de moment interdisciplinaire où l’écriture devient une chance de croiser les points de vue, les regards, les talents, un avatar précieux des mots comme « co-intervention », « chef d’œuvre ».
Le prix est enfin une mine où chacun vient puiser les richesses d’un sous-sol et d’un substrat qui nourrit son expertise. Il est conçu comme un creuset entre école et recherche, entre artistes, écrivains de métier et écrivains amateurs, entre chercheurs et professeurs. Dans le prix, on fait tous et on apprend tous des écrits des élèves. Tout un éco-système du dit et de l’écrit où chacun apporte aussi ses propres compétences et regards.
Ecrire, c’est tout un art ! et cela doit aussi se pratiquer, se vivre dans nos classes. Le cours de français ne doit pas rester engoncé dans des productions académiques qui enferment les mots dans ce qu’ils ont de plus pauvre. Le cours de français est un laboratoire, une petite fabrique d’hommes et de femmes attachés à découvrir ce que les mots ont de particulier, de puissance, de nécessité, de charme, de douceur, de subtilité, de liberté. Le prix crie haut et fort : Rêvons d’écrire ! Aimons écrire ! Osons écrire !
Et attachons-nous à renouer les fils de cet écheveau en suivant les vertigineux mots des vers d’Andrée Chédid qui s’appliquent si bien aux grand désir de notre prix :
"Chaque poème n’est qu’une tentative, une ébauche, un tâtonnement.
Chaque texte avance sans protection, sans certitude, nous gardant assoiffé du texte à venir.
Aventure sans épilogue.
C’est là notre chance !
Le creuset initial ne désemplit pas.
Le monde est sans cesse jeune et les sèves renaissantes.
Éprouver ne suffit pas.
Pour traduire l’élan, pour faire germer le grain, il faut développer, modeler, architecturer ce tohu-bohu — ou ce plain-chant — du dedans.
" [1]
Car de quoi avons-nous urgemment besoin ?
Antoine Emaz, un ami poète que j’admire, dans D’écrire un peu nous rappelle comme vous tous cette évidence :
«  On n’écrit pas pour faire beau, on écrit pour respirer mieux  ».
Et en ces temps où l’on a tant manqué d’air, nous avons besoin d’oser écrire pour respirer, pour vivre ! Car tous, nous n’aurons été que les mots que nous aurons portés, assumés, délivrés, magnifiés, partagés. Des paroles enfin dégelées !

Bruno Birard, BNF, 9 novembre 2021

Notes

[1in Andrée Chédid, Poèmes - épreuves de l’écrit

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